Auteur :

Mohamed Najib

Senior Science Lead


Publié le 14/06/2022

Temps de lecture : 7 minutes


Sommaire :



Illustration par Ahmed Zayan.

« Growth and fixed mindset » : quel est votre état d’esprit ?

La réalité vécue est faite d’une somme d’informations qui vont simplement au-delà de nos capacités de traitement. Une bonne partie de ces informations est simplement ignorée par notre cerveau, une autre partie est traitée de façon automatique et inconsciente, et enfin une dernière partie est traitée de façon consciente. Ce traitement est une interprétation d’une réalité simplifiée. L’état d’esprit constitue en quelque sorte le noyau de ce modèle d’interprétation sur lequel nous nous appuyons pour anticiper, simplifier et interpréter rapidement un ensemble complexe d’informations que nous recevons. Nous adoptons des états d’esprit sur des pans entiers de la vie sociale : les capacités intellectuelles, les capacités physiques, notre rapport à la nourriture, aux médicaments (avec l’effet placebo) ou encore notre rapport au stress. L’état d’esprit a non seulement un effet sur les comportements que nous adoptons mais également sur la manière dont notre corps réagit physiologiquement.

Alia Crum de l’université de Stanford a réalisé deux études remarquables. La première porte sur le milkshake (Alia Crum et al. 2011). On propose à des sujets de participer à une expérience consistant à boire deux milkshake. Les sujets sont partagés de façon aléatoire en deux groupes. Au bout de 20 min, on indique au groupe A (Indulgent) que le milkshake est très chargé en gras et en sucre (620 calories). Au groupe B (sensi-shake), on leur indique que le milkshake est allégé, sans gras ni sucre ajouté (140 calories). Au bout de 60 min, les deux groupes sont invités à boire leur milkshake. On leur demande d’évaluer la qualité de la boisson (saine ou pas). On mesure également leurs caractéristiques physiologiques avant et après consommation du milkshake. Résultat, les personnes perçoivent le sensi-shake comme étant 4 fois plus sain.

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Les mesures physiologiques (cf. figure 4 article d’origine) confirment cette perception subjective. Elles révèlent chez le groupe A (indulgent) une hausse en amont et une très forte baisse en avale du niveau de ghrelin (hormone de l’appétit).

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Cette étude nous montre que l’état d’esprit que nous adoptons face à la nourriture change non seulement notre perception de la nourriture mais également les données physiologiques correspondantes.


Nous pourrions croire que cela ne concerne que la nourriture. En réalité, cela concerne de nombreux domaines : la prise de médicaments, la gestion du stress, la réussite scolaire, l’exercice physique, etc.

Une autre étude a d’ailleurs été réalisée par Alia Crum sur le rôle de l’état d’esprit face à l’activité physique (Alia Crum et al. 2007). L’étude examine si le fait d’avoir un état d’esprit sportif permet d’avoir de meilleurs effets sur l’état de santé réel. L’étude a été réalisée avec des femmes de chambres travaillant dans l’hôtellerie. En pratique, ces personnes ont une activité physique qui dépasse les recommandations sanitaires. Le premier groupe a été informé que leur travail du quotidien (nettoyer les chambres d’hôtel) constituait un bon exercice sportif et satisfaisait aux recommandations sanitaires. Des exemples du nombre de calories consommées par ces différents exercices physiques leur avaient été fournis. Les sujets du groupe témoin n’ont pas reçu cette information. Bien que le comportement réel n’ait pas changé, 4 semaines après l’intervention, le groupe informé a perçu qu’il faisait beaucoup plus d’exercice qu’avant. En conséquence, par rapport au groupe témoin, ils ont montré une diminution du poids, de la tension artérielle, de la graisse, du rapport taille/hanches, et l’indice de masse corporelle. Ces résultats montrent que l’état d’esprit suffit à changer de façon considérable l’effet de l’exercice physique.

Des études similaires ont été réalisées sur l’effet de la prise de médicament au-delà de l’effet placebo afin de renforcer l’effet positif des médicaments et de réduire les effets négatifs. D’autres travaux ont également été réalisés sur la réduction du stress. Le stress est habituellement perçu sous un état d’esprit relativement négatif qui consiste à le rejeter ou à l’éviter sous toutes ses formes. Des travaux proposent de changer l’état d’esprit face au stress en s’appuyant sur le modèle de régulation des émotions EPM (Gross 2015) et donnent des résultats importants pour améliorer l’état de santé des personnes.


En parallèle, les recherches en psychologie sociale et en sciences du développement (avec les travaux de l’équipe autour de Carol Dweck de l’université de Stanford) ont montré depuis les années 2000 que les individus ont également des états d’esprit, à savoir des théories implicites sur la manière dont se structurent les qualités et les compétences de leurs semblables (Yeager et al. 2021). Ces états d’esprit sont importants parce qu’ils façonnent la motivation des personnes (Dweck, 1999; Plaks, Grant & Dweck, 2005), leur rapport à l’effort et à l’échec.

Un état d’esprit de développement consiste à croire que les caractéristiques personnelles, telles que les capacités intellectuelles ou toute autre compétence peuvent être développées, et un état d’esprit fixe consiste à croire que ces caractéristiques sont fixes et immuables (Dweck, 1999 ; Dweck & Leggett, 1988 ; Yeager & Dweck, 2012). Les recherches sur ces états d’esprit ont montré que les personnes qui ont davantage un état d’esprit de développement sont plus susceptibles de mieux faire face aux difficultés et de continuer à s’améliorer, tandis que celles qui ont adopté un état d’esprit fixe ont tendance à éviter les défis ou à ne pas révéler tout leur potentiel (voir Dweck &Yeager, 2019). L’état d’esprit fixe fait que les gens sont soucieux de savoir s’ils ont les bons traits ou non et comment ils peuvent paraître aux yeux des autres comme ayant les bons traits.

Le fait d’avoir cet état d’esprit fixe nous fait craindre davantage le jugement des autres, nous pousse à contourner la moindre difficulté pour ne pas exposer notre soi, nous empêche de faire face aux échecs, réduit notre sens de la créativité, réduit notre espace de vie à une zone de confort, nous empêche d’apprendre de nos échecs et encore plus de la réussite des autres. Cet état d’esprit fixe nous enferme dans une vie yoyo où nos qualités oscillent entre des moments de croissance et des moments de décroissance. Les moments de croissance résultent des moments de travail effectif. Les moments de décroissance sont ceux où l’on finit par croire à tort que nos qualités sont innées, que notre réussite ponctuelle serait un attribut qui nous est propre. On finit alors par délaisser le travail qui nous a conduit à ce résultat, et naturellement c’est la désescalade. Ce sont les kilos en trop qu’on avait réussi à perdre à force de travail qui reviennent, ce sont les compétences difficilement acquises qui se perdent par manque de pratique. Et puis voyant le résultat, reprenant notre courage à deux mains (lorsqu’on ne l’a pas totalement perdu en chemin), on décide de se mettre au travail pour dessiner une nouvelle trajectoire vers une certaine image de soi. C’est la vie de Yoyo qui est le lot quotidien de beaucoup d’entre nous.

Une mentalité de développement peut libérer les gens des préoccupations concernant leur image du moment et les motiver à chercher des occasions d’améliorer leurs compétences et leurs capacités au fil du temps. Plus précisément, dans le domaine clinique, l’état d’esprit de développement, ou la croyance que les attributs sont malléables, encourage à affronter et à tolérer l’anxiété, la frustration et la déception de manière saine et adaptative qui favorise la résilience, tandis que l’état d’esprit fixe et les messages connexes découragent l’expérience de ces émotions et conduisent souvent à une forme d’impuissance (Schroder, 2021).

Ces travaux sur l’état d’esprit de développement ont suscité un intérêt considérable parmi les chercheurs, les pouvoirs publics et les équipes pédagogiques dans le but d’améliorer en particulier les résultats scolaires des enfants. Des études au niveau international ont été réalisées sur des dizaines de milliers d’individus à travers le monde. L’étude nationale sur les mentalités d’apprentissage aux Etats-Unis (Yeager et al. 2021) a par exemple permis d’évaluer l’impact d’une courte intervention en ligne (<1 heure) sur l’état d’esprit de développement auprès d’un échantillon national représentatif d’élèves (N = 12 490) de 9e année aux États-Unis (classe de seconde en France). Par rapport à la condition de contrôle, l’intervention a amélioré les notes des élèves les moins performants et permis d’améliorer le taux d’élèves qui choisissent de suivre des cours de mathématiques avancés (Yeager, Hanselman, Walton, et al., 2019).

Le principe des interventions de l’état d’esprit de développement consiste à faire prendre connaissance aux individus qu’ils ont la possibilité de développer leurs compétences (avec du travail, une bonne stratégie d’apprentissage et un support adapté), que leurs compétences ne sont pas figées pour toujours. Nous avons en effet une plasticité neuronale qui donne au cerveau une capacité d’apprentissage et de résilience remarquable. Le cerveau est tout aussi bien « capable de s’autoréparer en cas de lésion cérébrale que de recycler ses circuits pour apprendre à lire ou à faire des mathématiques » (Satanislas Dehaine, 2018). Cette plasticité neuronale est présente à tout âge sous des formes différentes (Merzenich 2014). Cette plasticité est plus importante lorsque nous sommes en état d’alerte, de concentration avec un risque d’erreur (pour une liste plus exhaustive voir ici : Huberman Lab Super-Protocol). Cette plasticité neuronale se développe d’autant plus que nous faisons face à des défis d’apprentissage. Les défis ne sont plus alors perçus comme des sources de stress pouvant conduire à l’échec, mais comme un moyen de développer notre cerveau. Au lieu de craindre les défis, avec un esprit de développement, nous allons les rechercher pour nous dépasser et nous améliorer. Au lieu d’entendre des critiques négatives dans les remarques d’autrui, avec un esprit de développement, nous allons en retenir des occasions de nous améliorer. Au lieu de percevoir le succès de l’autre comme une menace pour notre image de soi, nous y trouverons de l’inspiration et des leçons pour construire notre propre trajectoire de réussite. Au lieu de voir l’effort comme une dépense d’énergie inutile, nous allons y voir le chemin vers une meilleure maîtrise de nos compétences.

Les états d’esprits que nous adoptons façonnent la façon dont nous interagissons avec le monde social et matériel qui nous entoure. Parfois, nos états d’esprits nous servent parfaitement. À d’autres moments, cependant, nos nos états d’esprits nous égarent. La régulation de nos états d’esprit et plus généralement de nos émotions nous permet de les corriger de manière à les rendre plus utiles et moins nuisibles. La recherche des trente dernière années montre qu’il est non seulement possible mais souhaitable de reprendre le contrôle de ses émotions et de ses états d’esprits. Ces stratégies sont bien sûr au cœur de certaines thérapies cognitives qui ont démontré leur efficacité. Elles sont également essentielles pour tout un chacun aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie professionnelle.